2020 est une année électorale au Burkina Faso et en Afrique. En Afrique de l’Ouest, sur le plan démocratique, les processus démocratiques vacillent entre espoirs, désespoirs et crises. Si des pays comme le Ghana, le Nigeria, le Sénégal, le Bénin et le Niger constituent des exemples de fierté, l’actualité en Guinée-Conakry, en Côte d’Ivoire et en Guinée-Bissau inquiètent les observateurs. Au moment où les pays sont interpellés pour l’édification de sociétés démocratiques, la plus grande partie de la zone sahélienne fait face au phénomène terroriste. Il s’agit d’un fléau qui porte gravement atteinte au processus de consolidation de la démocratie au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Le terrorisme constitue un ennemi de la démocratie. Dans ce sens, les attaques terroristes du 16 janvier 2016 contre la capitale burkinabè, Ouagadougou, ont été jugées comme une volonté de sabotage du modèle démocratique burkinabè post-insurrectionnel.
Le terrorisme est fondamentalement contre la démocratie
La victoire du capitalisme sur le communisme en 1989 a amené certains politologues, comme l’américain Francis Fukuyama en 1992, à prophétiser « la fin de l’histoire » avec la planétarisation de la démocratie libérale. L’histoire, c’est la guerre, et comme les démocraties ne se font pas la guerre, alors on assistera à la fin de l’histoire. En 1996, Samuel Huntington nuance le propos de son concitoyen Fukuyama en démontrant que le monde entre dans une période de « choc des civilisations ». Il soutient que la démocratie libérale va faire face à des contestations et à des rejets par des mouvements extrémistes qui profitent du vide laissé par le communisme. A la place de l’opposition Est-Ouest et contrairement à la prédiction de l’émergence d’un monde unipolaire, on assistera à la naissance de plusieurs pôles dont certains s’inscriront dans une logique de remise en cause de l’ordre établi par la violence. Les Etats-Unis devraient compter non seulement avec des puissances amies comme l’Union Européenne, mais aussi avec des puissances rivales comme la Chine et la Russie tout en faisant face à des groupes extrémistes comme les talibans, Al-Qaïda et l’Etat islamique. Le terrorisme se veut une nouvelle forme de lutte idéologique contre un système dominant incarné par la démocratie et ses valeurs de liberté et d’égalité. Avec des leaders et des adeptes majoritairement musulmans, le terrorisme apparaît comme un genre d’islamisme qui conteste le néolibéralisme occidental.
L’Afrique au cœur de la problématique terroriste : la chute de Kadhafi et la sahélisation du terrorisme
Au moment où on théorisait la fin de l’histoire, le Front islamique du salut (FIS), parti politique algérien, obtient le 26 décembre 1991 au premier tour des élections législatives 188 sièges sur 430 à pourvoir contre 15 sièges au parti historique, le Front de libération nationale. Certains observateurs concluent qu’il s’agit de « l’urne fatale ». Le second tour prévu le 16 janvier 1992 devrait permettre au FIS de s’assurer la majorité absolue à l’Assemblée. L’Occident s’inquiète face à cette victoire des islamistes, précurseur d’un « choc des civilisations » qui risque de démentir la prophétie de la « fin de l’histoire ». La pression interne et internationale poussent le président Chadli Bendjedid à démissionner, le 11 janvier 1992. Le scrutin est annulé. L’Algérie tombe dans la violence avec la transformation du FIS en groupes islamiques armées (GIA) devenus Groupe du salut pour la prédication et le combat (GSPC). Le terrorisme s’installe en Algérie à la suite de l’échec du processus démocratique. L’Algérie constitue le point de départ de la lutte idéologique entre la démocratie d’inspiration occidentale et l’extrémisme d’obédience islamique. Le GSPC s’internationalise avec l’officialisation en 2007 de son affiliation à Al-Qaïda donnant naissance à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).
Le printemps arabe, avec la chute du régime libyen en 2011, a contribué au renforcement du mouvement et à la naissance d’autres groupes extrémistes dans le Sahel. La démocratie malienne, considérée comme l’une des plus exemplaires de l’Afrique de l’Ouest, a été la première victime de la sahélisation du terrorisme. A trois mois de la fin de son mandat, Ahmadou Toumani Touré est renversé et le pays bascule dans une violence interminable, ponctuée d’instabilité politique et de fragilité institutionnelle depuis 2012. Les efforts de médiations et les accords obtenus n’ont pas permis au Mali de retrouver la paix. Au contraire, le terrorisme s’est métastasé dans tout le Sahel et menace même les pays côtiers.
L’injustice congénitale de la démocratie libérale en Algérie continue de faire ses ravages au Sahel et pourrait s’étendre si la démocratie demeure une couche de façade pour satisfaire aux exigences occidentales. Si la démocratie n’était que la succession d’élections plus ou moins transparentes, l’Afrique occidentale serait considérée comme un espace d’éclosion de la démocratie post-baulienne.
La démocratie en Afrique est potentiellement conflictogène
Par sa manifestation la plus visible, la démocratie africaine est aussi porteuse de terreur. Combien sont les morts des processus électoraux en Afrique de l’Ouest depuis 1990 ? Plus qu’un jeu, l’élection est devenue un véritable combat avec des pertes en vies humaines. La crise post-électorale en Côte d’Ivoire en est une illustration parfaite. Dans certains pays des crises pré-électorales ont également fait des victimes. L’élection, malgré tous les mécanismes de surveillance et de contrôle, présente un danger pour la stabilité des institutions et pour la sécurité des citoyens. En Afrique, une année électorale fait peur. Il arrive même que l’on procède à la fermeture des frontières et à la coupure d’Internet pour espérer limiter la violence. L’élection est potentiellement conflictogène. Les règles du jeu sont bafouées. Les codes électoraux sont conçus à l’avantage de certains acteurs et la tension monte à l’approche du scrutin. L’élection, si elle se déroule, laisse souvent des fissures dans la société. De gagnants arrogants à mauvais perdants, la vie de la nation demeure fragile et la cohésion sociale devient un luxe. Les contradictions internes aboutissent à des divisions qui impactent négativement sur la paix. La mal gouvernance finit par décevoir ceux qui espéraient de meilleurs lendemains après les échéances électorales L’absence de raison dans la course pour le maintien ou pour l’accès au pouvoir fragilise le pays et l’expose aux infiltrations et à l’installation des mouvements extrémistes.
La démocratie minée par la mauvaise gouvernance est porteuse de terrorisme
Au Mali, au Niger et au Burkina Faso, les groupes extrémistes ont eu leur tâche facilitée par des contextes sociopolitiques et socioéconomiques fragiles marqués par des remises en cause de la gouvernance locale et nationale et par d’énormes frustrations sociales marquées par la pauvreté et les injustices. Si de surface, on peut faire des louanges pour les efforts démocratiques, au fond, des insuffisances majeures minent la conduite des affaires et précarisent la vie des citoyens.
La démocratie devrait être avant tout un régime de confiance, de consensus et de bonne gouvernance des affaires publiques durant le temps des mandats électifs. Plus qu’une bataille électorale à gagner, la démocratie est un devoir de gouvernance vertueuse à accomplir. L’impunité, l’injustice, les humiliations, les discriminations, la marginalisation et l’exclusion de certains régimes démocratiques fécondent le terreau du terrorisme. Les extrémistes sont porteurs d’un message d’espoir pour ceux qui se sentent oubliés par la démocratie.
Au Burkina Faso, la classe politique de tous les bords et de toutes les générations, est responsable de la consolidation du processus démocratique. Les citoyens, des villes et des campagnes, à travers les organisations de la société civile sont aussi responsables de la qualité de la gestion publique des affaires. Les acteurs des médias et autres porteurs d’opinion ont aussi une mission d’alerte et d’interpellation. Cependant, la lourde responsabilité incombe au Chef de l’Etat, au gouvernement et à tous les acteurs de la majorité présidentielle qui doivent réaliser les promesses de 2015 malgré le contexte difficile et surtout à cause du contexte difficile. 2015 a été une année d’observation et de promesses. 2020 est une année de compte-rendu. Deux valeurs soutiennent toute mission de gouvernance en démocratie : la vision et l’action. Pour que la démocratie soit un remède efficace au terrorisme, il faut que les démocrates proposent un monde d’espoir et œuvrent à sa réalisation. Entre une élection et une autre, il faut de l’action et encore plus d’action pour créer l’espoir pour toutes et pour tous, de manière inclusive et participative.
Dr Poussi SAWADOGO
Conseiller andragogique/IACDI